Illustration d’article de Tristan
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« C’est drôle, ils osent dire des trucs que personne n’ose dire »

Sur YouTube et TikTok, des créateurs d’extrême droite façonnent en silence les premières opinions politiques des adolescents. Portés par des algorithmes et un humour provocateur, ils touchent chaque semaine des milliers de jeunes sans que ceux-ci perçoivent la dimension idéologique de ce qu’ils consomment. Entre divertissement assumé et politisation, ce phénomène interroge plateformes, familles et école.

Baptiste, 16 ans, en classe de première au lycée Paul Guérin de Niort, range ses écouteurs avant de répondre. Il explique connaître et consommer les vidéos de Papacito de temps en temps. « C’est drôle, ils osent dire des trucs que personne n’ose dire. » L’adolescent ne se définit pas comme de droite, encore moins d’extrême-droite. Pour lui ce n’est rien de plus que du divertissement.

Derrière cette désinvolture se joue pourtant quelque chose de plus profond. Sur les plateformes numériques, une ribambelle de créateurs aux idées ouvertement réactionnaires comme Papacito, Le Raptor, Valek ou encore Baptiste Marchais ont trouvé leur public : les 15-17 ans. Une génération connectée, avide de contenu, et encore en train de construire ses repères politiques.

Jules, 17 ans, lycéen en terminale à Niort, a une vision plus tranchée. « Au début je regardais ça pour rigoler, mais à force t’absorbes des trucs sans t’en rendre compte. Maintenant quand j’entends parler d’immigration ou de féminisme, les premières images qui me viennent c’est leurs vidéos à eux. » Il reconnaît avoir répété des arguments entendus dans ces contenus lors de débats en cours. « Je savais même pas d’où ça venait, c’est mon prof qui m’a dit que c’était des idées d’extrême droite. Ça m’a choqué. » Une prise de conscience rare, et qui illustre jusqu’où peut aller l’influence discrète de ces formats sur des esprits en construction.

Des algorithmes qui ouvrent la porte ?

Baptiste n’a pas cherché Papacito, c’est Papacito qui est venu à lui. « C’est tombé dans ma page YouTube il y a genre un deux ou trois ans. La miniature était stylée et le titre provocateur, du coup j’ai cliqué. » Cette mécanique n’est pas un hasard. Les algorithmes de YouTube et TikTok sont conçus pour maximiser le temps passé sur la plateforme, en proposant des contenus de plus en plus engageants et souvent, de plus en plus clivants.

Papacito, figure de proue de l’ultra-droite numérique française, cumule plusieurs centaines de milliers d’abonnés sur YouTube. Avec Le Raptor (700 000 abonnés), il anime des podcasts diffusés sur les grandes plateformes d’écoute, enchaînant les punchlines sur l’immigration, les médias ou la gauche woke, sous couvert d’humour et de liberté d’expression. Il ne se cache même plus, en qualifiant ses idées de « méga méga méga fasciste », dans une vidéo récemment supprimée. « Je suis pas abonné avec la cloche activée, précise Baptiste, mais si une vidéo apparaît et que le sujet m’intéresse, je regarde. » À peu près une fois par mois, sans que cela lui paraisse significatif.

La trajectoire de Papacito sur YouTube a pourtant connu un coup d’arrêt : en 2023, la plateforme a définitivement supprimé sa chaîne, qui comptait alors plusieurs centaines de milliers d’abonnés. Une décision rare pour la plateforme, qui en dit long sur la gravité des contenus diffusés. YouTube ne procède à une suppression définitive qu’après plusieurs avertissements successifs. Mais l’éviction n’a pas fait disparaître le personnage : Papacito a migré sur Instagram, où il réunit aujourd’hui 160 000 abonnés. Preuve que la suppression d’une plateforme ne suffit pas à éteindre une audience déjà constituée. Le Raptor lui, continue bel et bien son aventure sur la plateforme rouge, en parallèle des autres réseaux sociaux.

L’humour comme cheval de Troie

Ce qui attire Baptiste n’est pas un programme politique. C’est un ton. « Ils mettent le doigt sur des absurdités que tu vois aussi mais dont personne ne parle. » Critiques des médias, moqueries des élites, dénonciation du « système » : les thèmes de ces créateurs ont la même dynamique que les discours populistes, mais délivrés sous forme de mèmes* et de phrases chocs. Par exemple, dans le podcast Tirer sur la racaille, il dénonce : « J’ai du mal à humaniser les pakistanais », ou encore « Bien sûr qu’on rigole, bien sûr que c’est de l’humour, personne ne déteste les noirs. » Ces phrases peuvent être facilement partagées sur Snapchat ou Instagram.

Jocelyn Lachance, socio-anthropologue spécialiste de l’adolescence à l’Université de Strasbourg, éclaire ce mécanisme. Ces formats courts et provocateurs « captent l’attention à la rencontre de l’affirmation politique de soi et d’un attrait pour la transgression ludique. » Ils permettent à un adolescent de se sentir dans la confidence, en rupture avec le monde des adultes, tout en consommant un contenu dont la dimension idéologique reste secondaire. « Ces questionnements, quête de sens, besoin
d’appartenance, désir de transgression, trouvent écho lorsqu’ils viennent donner des réponses rapides et simples pour des ados incertains, en quête de repère », ajoute-t-il. « L’objectif n’est alors plus d’accéder à l’objectivité, mais de conjurer ses inquiétudes. »

Une politisation par l’affect

Ce qui distingue cette socialisation politique des formes classiques (famille, école, médias traditionnels), c’est sa nature émotionnelle. Jocelyn Lachance le souligne : « Cette rencontre se distingue par sa rapidité et son caractère visuel, contrairement aux transmissions stables et normatives de la famille ou de l’école. » Là où un cours d’éducation civique construit un raisonnement dans la durée, une vidéo de Papacito produit une réaction immédiate, un rire, une indignation partagée et qui forge une appartenance.

Baptiste confirme cette dimension communautaire : « Y’a des potes qui sont à fond dedans et qui envoient leurs vidéos dans les groupes. Y’en a qui le citent même, genre ils reprennent ses expressions ou ses blagues. » Le partage d’une vidéo n’est pas un acte politique conscient : c’est d’abord un signal social. Mais à force de répétition, les perceptions s’imprègnent. « Ces contenus amplifient des oppositions binaires surtout chez les jeunes qui n’ont pas de modèles alternatifs autour d’eux », prévient le socio-anthropologue.
Baptiste glisse une observation révélatrice : « Les filles dans ma classe connaissent moins, c’est plus un truc de mecs. » Les audiences de ces créateurs sont en effet très majoritairement masculines, les thèmes abordés (virilité revendiquée, anti-féminisme), parlant avant tout à des garçons en construction identitaire. Le phénomène n’en est pas moins réel.

Ce que l’école ne peut plus ignorer

Face à cette réalité, le problème n’est pas à nier. Les algorithmes qui ont conduit Baptiste vers Papacito restent opaques et peu régulés dès lors que les contenus ne violent pas explicitement les conditions d’utilisation. Malgré des signalements répétés, ni Papacito ni Le Raptor n’ont été déréférencés.

*Même : contenu humoristique (image, vidéo, texte) conçu pour être partagé massivement sur Internet, dont le format est détourné et réadapté à l’infini par les internautes.

Pour en savoir plus 

LANEL Tristan 

Portrait de Tristan LANEL
Portrait de Tristan LANEL
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