Illustration d’article d’Ilyana
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L’Homonationalisme du numérique : Quand les droits LGBTQ+ deviennent un outil/une justification d’exclusion

Défendre une partie de la communauté LGBTQ+ pour en exclure une autre. Ce phénomène porte un nom, l’homonationalisme. Un processus qui s’infiltre au sein des discours politiques et des réseaux sociaux, transformant une lutte en outil d’exclusion.

Après l’attentat du 11 septembre 2001, les Etats-Unis, sous la présidence de George W. Bush, lancent une guerre en réponse à l’attentat du World Trade Center. Ils envahissent l’Afghanistan ainsi que l’Irak, sous le prétexte que Saddam Hussein posséderait des armes de destruction massive. C’est dans ce contexte géopolitique que la professeure Jasbir Puar, rédige l’ouvrage Terrorist Assemblages. Homonationalism in Queer Times (Terrorist Assemblages : Homonationalisme à l’époque queer).

Elle reprend la théorie du « choc des civilisations » du professeur Samuel Huntington en l’adaptant à une nouvelle grille de lecture, celle de la sexualité. Le concept original analyse un contexte post guerre froide. Selon le professeur, les conflits entre civilisations prévalent désormais sur les conflits sociétaux. Huits blocs se distinguent : occidentale, slave-orthodoxe, islamique, africaine, hindoue, confucéenne, japonaise et latino-américaine. « Le rideau de velours de la culture a remplacé le rideau de fer de l’idéologie » affirme le professeur.

Jasbir Puar théorise, elle, « un choc des sexualités ». Elle décrit alors un monde moderne qui prétend défendre les droits LGBTQ+ tout en y valorisant une partie spécifique de cette communauté : blanche, de classe moyenne, conforme aux normes établies par la société. C’est un phénomène que Puar nomme « l’homonationalisme », désignant
l’instrumentalisation des droits LGBTQ+ par des États ou des mouvements nationalistes pour servir des discours anti-immigration.

Interrogée à ce propos, l’anthropologue David A. Murray précise qu’en Amérique du Nord, des gouvernements mettent en avant leur soutien aux droits LGBTQ+ ayant des discours anti-immigration. Un argument exposé : la protection de la communauté LGBTQIA+ par l’exclusion de minorités telles que les immigrés en qualifiant ce groupe d‘homophobes. Murray met en garde : « Dans plusieurs de ces pays, on observe à la fois un discours anti-LGBTQ et anti-immigration. ».

Oumar Bamba, étudiant ivoirien de 20 ans arrivé en France en 2023, a été confronté à ce phénomène. « J’ai déjà entendu parler de l’homonationalisme, ça fait écho à mes expériences. Des hommes me disaient que je défendais des personnes qui m’auraient tué si j’avais vécu dans ces pays. C’était typiquement eux les plus homophobes de mon entourage. ».

Un nouveau discours à l’extrême-droite ?

Pendant de nombreuses années, les partis d’extrême-droite se sont montrés ouvertement opposés aux droits de la communauté LGBTQ+. En France, le vote du PACS ou du mariage pour tous a créé un tollé. Philippe de Villiers, alors député MPF (Mouvement Pour la France) allait jusqu’à qualifier le PACS de « retour à la barbarie ».

Mais depuis quelques années, un nouveau discours émerge. L’homophobie assumée cède la place à un discours de protection envers la communauté LGBTQ+. Le fondateur d’Act Up Paris et figure du militantisme homosexuel, Didier Lestrade explique : « C’est le racisme qui monte dans toutes les catégories socio-culturelles. Le fait d’être gay, lesbienne, bi, trans, ce sont des orientations sexuelles ou identités de genre qui nous unissent. Pour des gens comme moi, le racisme, c’était réellement le combat qu’il fallait absolument gagner pour que la société s’améliore. ». Et ajoute « Le problème, c’est qu’avec la montée du racisme, on se retrouve avec des porte-parole de droite dans la communauté LGBT. ».

« Ceux qui ont réellement le pouvoir de retirer les droits LGBTQ+, c’est le Rassemblement National, pas les étrangers. On se trompe de danger, on pointe du doigt ceux qui sont déjà écrasés dans le système », affirme Oumar.

Des collectifs homonationalistes émergent, tels que Log Cabin Republicans, LBG Alliance ou encore Eros fondé en 2024 : un groupement français LGBTQ+ d’extrême-droite, très actif sur les réseaux sociaux, prônant une préservation des traditions et des valeurs occidentales. Leurs cibles ne sont plus les gouvernements ou les institutions, mais les migrants, les personnes trans et les drag queens. L’ennemi change de visage, la solidarité s’efface à l’égard du nationalisme.
(tweet)

Ces discours circulent massivement sur les réseaux sociaux accompagnés d’une stratégie : capter l’attention du public par l’utilisation de Tiktok, Instagram, X et Youtube. Une droitisation qui gagne du terrain au sein de la communauté LGBTQ+ et dans les médias.

Un virage à droite

Selon Didier Lestrade, depuis une dizaine d’années, des personnes issues de la communauté queer accèdent à des positions de pouvoirs tout en gardant des discours conservateurs : « Il y a un plafond de verre qui a été pulvérisé depuis 10 ans avec des personnes qui appartiennent à la communauté, mais qui participent activement à des gouvernements de droite. Depuis le mouvement gay en 1969 lors des émeutes de Stonewall à New York, il n’y a plus de leader et certains mettent en doute cet héritage. Moi, je me considère comme un gay de ma génération, qui croit toujours à ces principes de luttes. ».

Ce qui inquiète surtout Oumar, c’est la dépolitisation de la communauté LGBTQ+, citant Gabriel Attal en exemple. « Un homme blanc riche, qui se revendique d’une communauté sans avoir subi les stigmatisations et emportés luttes. ».

« C’est la conséquence de l’acquisition des droits », analyse Oumar. « Toutes ces personnes, qui ne sont plus discriminées, vont avoir d’autres préoccupations. Leur identité ne sera plus une cause. Alors elles vont voter contre l’immigration, des partis qui sont initialement contre leurs propres droits. ».

Une réalité sociale

Oumar a grandi en Côte d’Ivoire, un pays où l’homosexualité n’est pas considérée comme un acte criminel, mais reste tout de même taboue. « J’ai dû raser les murs pendant mon enfance, faire profil bas dans le sens où je ne pouvais pas dire qui j’étais. ». En 2023, il arrive en France pour poursuivre ses études en économie. « J’aspirais à une certaine forme de liberté à laquelle je ne pouvais pas aspirer en Côte d’Ivoire » , explique-t-il.

De la 6e à la seconde, Oumar confie avoir été harcelé avant même d’avoir conscience de son identité. « Tout le monde te traite comme si tu étais différent, on te traite de PD, on te colle une étiquette, alors que toi-même, tu ne sais pas encore qui tu es. ». Des insultes, des violences, des coups invisibles aux yeux des autres.

En arrivant en France, Oumar se heurte à une nouvelle forme de violence, l’hypersexualisation. « Ce qu’on attendait de moi, que je sois brutal, dominant, violent et sauvage juste parce que je suis noir. ». Désiré ou méprisé, la frontière reste fine. « Si tu n’es pas utilisé comme un objet de jouissance, tu es rejeté. ».

Sur la question de l’homonationalisme, Oumar témoigne avec honnêteté. « Je me sens plus en sécurité avec une personne blanche qu’avec une personne venant du Moyen-Orient. Mais c’est un réflexe d’auto-défense, une réponse traumatique. ».

Oumar refuse de s’accorder avec les discours d’extrême-droite et montre de l’espoir face à la solidarité militante. « Dans les manifestations LGBTQ+, les prides, il y a des drapeaux pour la Palestine, pour les peuples opprimés, les travailleurs, les femmes. On est partout. ».

Pour en savoir plus 

 « J’ai choisi une frise chronologique afin d’apporter une seconde forme de lecture à l’article. Elle permet de voir comment l’homonationalisme s’est ancré peu à peu dans la société. Une manière d’observer l’évolution de la communauté LGBTQ+ qui a gagné ses droits et délaissé sa solidarité. »

LAIGLE Ilyana

Portrait de Ilyana Laigle
Portrait de Ilyana Laigle
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