De son vrai nom Issa Lorenzo Diakhaté, le rappeur et producteur franco-sénégalais s’est imposé comme l’une des figures les plus controversées du rap français actuel. Son album LMF est certifié double disque de platine. Le titre Mannschaft est double disque de diamant. Ses morceaux cumulent plus d’un milliard de streams. Le succès commercial est massif. Silence médiatique, profil Instagram maîtrisé, paroles saturées de références. Là où les influenceurs propagent, diffusent et alimentent leurs réseaux sociaux, Freeze Corleone laisse le silence façonner l’influence.
Une identité façonnée entre plusieurs continents, le rappeur a grandi entre Pantin, Dakar et Montréal en dehors de toute appartenance culturelle. C’est précisément cette fluidité géographique et culturelle qui nourrit désormais l’ambiguïté idéologique de ses textes.
C’est à Dakar qu’il rencontre les futurs membres de son collectif, le 667, dont le nom désigne, selon la revue musicale Karoo, une volonté de se placer « au-dessus du diable » dont le chiffre serait 666. Le symbole est posé dès le départ : une posture de surplomb, une rhétorique de l’élection qui reviendra en boucle dans les textes et qui résonne, dans sa logique d’entre-soi et de désignation d’un ennemi, avec les grilles de lecture propres aux mouvances d’extrême droite et complotistes.
Cet anti-conformisme revendiqué se traduit concrètement par une stratégie éditoriale radicalement autonome. La revue Karoo note que Freeze Corleone « prône l’indépendance et l’originalité artistique à l’opposition de la musique mainstream » et qu’il distribue ses projets via Distrokid en « gardant possession de ses masters, privilège endémique à la musique indépendante ». Cette indépendance n’est pas qu’une posture artistique, c’est aussi une protection. Lorsque Universal annonce publiquement, le 18 septembre 2020, cesser sa collaboration avec le rappeur en dénonçant des « propos racistes inacceptables », comme le rapporte le journal Le Monde, personne ne peut prétendre avoir filtré ou édité ses textes.
La trajectoire commerciale de Freeze Corleone est vertigineuse au regard de sa quasi-invisibilité publique. Booska-P, média de référence du rap français, le confirme en chiffres : moins de cinq mois après sa sortie, LMF cumule déjà plus de 100 millions de streams sur Spotify. L’album atteint la deuxième place des charts français, est certifié disque de platine en mai 2021, puis double disque de platine en mars 2022. Le titre Mannschaft est certifié double disque de diamant. Ce succès ne s’est pas construit sur des passages radio ou des interviews télévisées, le rappeur devient un fantôme lorsqu’il s’agit de s’exprimer sur son travail. Jusqu’à présent, aucun média n’a réussi à décrocher une interview avec l’artiste. Son silence a construit son succès.
La revue Karoo souligne que « cette distance affichée avec les médias de presse télévisée, écrite et de radio s’alimente aussi par sa fascination pour le pouvoir et les liens étriqués entre presse et politique qu’il suppose dans ses textes. ». La fanbase de Freeze Corleone ne se nourrit pas de proximité avec l’artiste, elle se nourrit du déchiffrement. Ses textes saturés de références ésotériques, complotistes et culturelles fonctionnent comme des codes à décrypter collectivement. Karoo décrit LMF comme « une immersion dans un musée des mystères de nos sociétés, de l’Homme et de ses vices », précisant que « l’approche de LMF devient plus facile d’accès pour un auditeur qui a déjà les codes. ».
Le politologue Stéphane François, spécialiste de l’extrême droite et chercheur associé au CNRS, décrit comment les milieux radicaux utilisent la culture populaire pour diffuser leurs idées sans jamais les formuler explicitement. Dans un entretien avec Le Monde du 19 septembre 2022, il explique que cette stratégie transforme des références culturelles en « marqueur d’idéologie » lisibles par ceux qui ont les codes, invisibles pour les autres. C’est exactement cette mécanique que l’on retrouve chez Freeze Corleone : une radicalité encodée, jamais assumée, et donc toujours niable.
Un détail concentre parfaitement cette mécanique de la radicalité diffuse. LMF (La Menace Fantôme) sort le 11 septembre 2020. Son album suivant, ADC (L’Attaque des Clones), sort le 11 septembre 2023. La coïncidence est revendiquée : Booska-P confirme que le rappeur a lui-même annoncé cette date lors d’un passage chez le streamer Medja. Charts in France précise que la sortie a bien eu lieu « ce lundi 11 septembre, trois ans jour pour jour après son prédécesseur LMF ». La revue Abcdr du Son va plus loin, notant sans ambiguïté que « Freeze aime jouer avec les dates symboliques et tragiques. ». TrackMusik rappelle que ce goût pour les dates chargées n’est pas nouveau : son album Projet Blue Beam, sorti le 13 novembre 2018, fait référence aux attentats du 13 novembre 2015, dont l’anniversaire « est maintenant une date de référence pour la sortie de ses clips et de ses albums. ». Le 11 septembre est, dans la culture complotiste contemporaine, une date saturée de théories relatives aux élites mondiales et aux manipulations de masse.
Dans le paysage du rap français, où la présence sur les réseaux sociaux est devenue presque obligatoire, Freeze Corleone fait figure d’anomalie. Pendant des années, il s’est maintenu dans une invisibilité numérique totale. Booska-P le confirme : « S’il est très actif sur Twitter, où il est suivi par plus de 350 000 personnes, Freeze Corleone ne l’était pas du tout sur Instagram. ». Un compte privé avait bien existé, mais selon Intrld, il « était resté privé avant d’être simplement supprimé. ». Pour un artiste dont l’album venait d’atteindre la deuxième place des charts français, cette absence est spectaculaire. Elle n’est pas accidentelle.
Ce n’est que dans la nuit du 28 au 29 novembre 2021, plus d’un an après la sortie de LMF, qu’il ouvre son compte public @bigfreezecorleone667. Le timing est révélateur : l’ouverture du compte coïncide avec les rumeurs d’un prochain album. Intrld l’interprète immédiatement comme un signal promotionnel : « De quoi nous laisser espérer de nouveaux morceaux prochainement. » Le silence est levé quand c’est utile, jamais sous la pression, jamais en réponse aux polémiques. La première publication est un cliché en noir et blanc légendé d’un seul mot : « Le Retour. ». Aucune déclaration, aucune explication sur les controverses qui avaient agité la sphère médiatique depuis septembre 2020. Booska-P dit : « le rappeur arrive toujours à cultiver le mystère autour de lui. ».
Ce que montre le compte Instagram de Freeze Corleone est donc aussi important que ce qu’il tait. Le magazine Culturius observe que le rappeur « a construit son image autour de cette culture de l’interdit d’internet », restant « longtemps mystérieux tel un semi Banksy. » Publications rares, visuels soignés, aucun commentaire sur les affaires judiciaires, aucune réponse aux accusations qui s’accumulent. Instagram devient ici un outil de mise en scène pure : on voit l’artiste, l’œuvre, le collectif, jamais l’idéologie. Le profil est soigné précisément parce qu’il ne montre que ce que l’artiste choisit d’y mettre.
Cette gestion millimétrée d’Instagram s’inscrit dans une posture plus large. La logique est toujours la même : ne jamais rien affirmer explicitement, laisser les autres interpréter. On la retrouve jusque dans ses rapports avec la justice. Selon Franceinfo, lorsqu’il se présente finalement devant les enquêteurs fin novembre 2025, c’est uniquement pour « faire valoir son droit au silence. ». Réseaux sociaux, médias, justice : la réponse est toujours la même.
Cette mécanique du silence est d’autant plus efficace qu’elle est renforcée par la presse spécialisée, qui couvre la carrière de Freeze Corleone sans jamais interroger ce que son Instagram ne montre pas. Intrld le formule sans détour : « La quasi-totalité des médias rap relayent factuellement et sans la moindre profondeur les actualités qui s’enchaînent. ». Le médiateur
de Radio France, dans un texte publié le 18 septembre 2020, pointe le même paradoxe : Mouv’ informe sur l’artiste tout en reconnaissant que « Freeze Corleone n’a jamais été programmé en playlist sur l’antenne » en raison de ses paroles. Le profil Instagram reste donc intact, jamais contredit, jamais mis en contexte. Comme le conclut Intrld, les médias rap ont « généreusement joué le rôle de Freeze », relayant ses sorties d’albums et ses certifications sans jamais s’arrêter sur ce que ses publications taisent.
Le succès de Freeze Corleone sur les réseaux sociaux ne s’explique pas malgré ses textes, il s’explique en partie grâce à eux. Ses paroles provoquent, divisent, font parler et les plateformes amplifient sans filtrer. Interrogé sur le maintien de la discographie en ligne malgré les polémiques, Spotify répond, via son service client rapporté par Booska-P : « Nous rendons la musique disponible telle que l’artiste souhaite qu’elle soit entendue. ». Pendant que SoundCloud supprime l’intégralité du catalogue et que Deezer retire certains titres « en accord avec notre politique relative aux contenus incitant à la haine », Spotify maintient tout en ligne et continue à recommander algorithmiquement des textes que ses propres concurrents ont jugés problématiques.
Pour comprendre pourquoi ces textes génèrent autant de réactions, il faut les lire. Ce n’est pas la presse qui en a dressé l’inventaire en premier, c’est la Ligue Internationale Contre le Racisme et l’Antisémitisme (LICRA). Dans un communiqué publié le 16 septembre 2020 sur son site officiel, l’association liste les phrases qui posent problème : « J’arrive déterminé comme Adolf dans les années 30 » ; « Tous les jours R.A.F. (rien à foutre) de la Shoah » ; « Pour que mes enfants vivent comme des rentiers juifs » ; « J’ai les techniques de propagande de Goebbels. » La LICRA conclut : « L’impunité doit cesser. ». Europe 1 rappelle que ces phrases ne sont pas isolées, elles s’étalent sur plusieurs années, de S/O Congo en 2016 à Bâton
Rouge en 2019, sans jamais de démentis publics. En juillet 2023, le morceau Shavkat va plus loin : « Je préfère être accusé d’antisémitisme que de viol comme Gérald Darmanin. ». L’Union des Étudiants Juifs de France (UEJF) parle alors d’un « antisémitisme obsessionnel, assumé et revendiqué. ».
Ces textes touchent deux publics à la fois : ceux qui n’entendent qu’un flow technique, et ceux qui déchiffrent les références. C’est cette double lecture qui explique à la fois le succès massif et la controverse persistante. En février 2024, le morceau Haaland franchit un nouveau seuil. France 3 rapporte les paroles : « J’arrive dans l’rap comme un camion qui bombarde à fond sur la… » La phrase s’arrête. Le nom de la Promenade des Anglais n’est jamais prononcé, mais selon 20 Minutes, le parquet de Nice estime que le rappeur « semble s’identifier à l’auteur de l’attentat du 14 juillet 2016, qui avait fait 86 morts. ». Plusieurs victimes déposent plainte. Une enquête pour apologie du terrorisme est ouverte.
C’est à ce moment que les institutions prennent position. Entre l’automne 2023 et l’hiver 2024, les arrêtés d’interdiction de concerts se succèdent : Paris, Rennes, Nantes, Lille, Lyon, Belfort. La préfecture du Nord est la plus explicite, qualifiant dans son communiqué du 13 février 2024 les paroles de Freeze Corleone de « complotistes, ouvertement antisémites et empreintes d’une admiration pour la personne d’Adolf Hitler et le IIIème Reich. ». La préfecture de Loire-Atlantique va plus loin en mentionnant « un contexte départemental de recherche d’affrontements entre les antifas de l’ultra-gauche et les partisans de l’ultra-droite. ».
Les réseaux sociaux de Freeze Corleone restent neutres, lisses, silencieux pendant que ses concerts deviennent des points de ralliement documentés pour des groupuscules radicaux. C’est là que l’angle d’Instagram prend tout son sens. Pendant que les préfectures interdisent et que les associations alertent, le compte @bigfreezecorleone667 continue de publier des visuels soignés, sans un mot sur les polémiques. Comme le note Intrld, les médias spécialisés ont suivi le même mouvement : « Les médias rap ont généreusement joué le rôle de Freeze », relayant certifications et sorties d’albums « sans s’intéresser aux quelques mots
problématiques. ». En 2023, le Times of Israël dénonce le même réflexe lors du retour de Freeze avec ADC : plusieurs médias saluent un retour « fracassant » sans consacrer une seule ligne à l’antisémitisme documenté du rappeur.
C’est précisément ce silence d’Instagram, aucune prise de position, aucune réponse aux polémiques, qui permet à l’influence de Freeze Corleone de continuer à opérer : pendant que les institutions interdisent et que les associations alertent, le compte soigné et maîtrisé continue de construire une image d’artiste, détachée de tout ce que les textes portent idéologiquement. Contacté par mail, Alexandre Eyries, enseignant-chercheur en sciences de l’information et de la communication spécialisé dans les usages numériques et la communication politique, n’a pas donné suite à notre demande d’interview.
COUTANT Alliyah
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