Le repas de famille qui tourne mal, tout le monde connaît. On sourit, on pense que c’est une caricature. Mais derrière ce cliché, la réalité s’est durcie. À l’ère des fake news, certaines discussions familiales deviennent souvent difficiles à avaler.
Le Baromètre 2026 de la confiance dans les médias publié par l’institut Verian, montre que seuls 31 % des Français font confiance aux médias sur les grands sujets d’actualité.
Dans ce climat de défiance, beaucoup s’informent d’abord sur les réseaux sociaux, où l’information circule sans vérification. Vincent Carlino, maître de conférences à l’Université Catholique de l’Ouest, observe : « La circulation des fake news s’est déplacée vers des espaces privés, des boucles WhatsApp, Telegram ou Discord, où l’information circule sans contradiction. Cela veut dire que les informations les plus fausses ou radicales ne sont plus vérifiées avant d’arriver sur nos téléphones. ».
Spécialiste de l’extrême droite et des usages politiques du numérique, le sociologue Benjamin Tainturier pense que ces figures ne remplacent pas encore les médias traditionnels. Mais elles occupent un espace nouveau. « Les médias continuent de produire l’information, grâce à leurs réseaux de sources et à leur travail d’enquête. Néanmoins, les influenceurs politiques sont clairement de plus en plus visibles sur internet. ».
L’affaire Brigitte Macron en est une illustration. La rumeur affirmant que l’épouse du président serait née homme pourtant démentie et examinée par la justice, a prospéré pendant des mois sur des comptes militants. Vidéos virales, montages, lives : le récit s’est diffusé bien au-delà des cercles complotistes. Jusqu’à ce que la première dame elle-même s’en indigne à la télévision, sur TF1, début 2026. Ce qui naît en ligne ne reste donc plus en ligne.
Selon l’IFOP, un Français sur cinq a déjà rompu une relation pour des divergences politiques. Plus de la moitié estime qu’il est impossible de vivre avec quelqu’un qui ne partage pas ses opinions.
Donc, peut-être que cette divergence d’opinions politiques familiales est responsable des moments de froideur autour du poulet chaud sur la table.
Le dernier repas de famille de Diane s’est terminé dans un lourd silence. À 25 ans, la jeune femme, originaire de Niort, a choisi de partager sa vie avec une femme transgenre. Un choix mal accepté par ses parents, avec qui elle a décidé de couper les ponts depuis quelques mois.
Cela commence avec son oncle, récitant des phrases entendues sur les réseaux. « On dirait que c’est à la mode, on en voit de plus en plus comparé à avant ! ». Des phrases répétées sans vérification, et envoyées comme des évidences.
« À partir du moment où j’ai assumé ma relation, je ne me sentais plus comme leur fille. J’étais devenue un débat, et mes choix étaient sans cesse remis en cause.”.
Vincent Carlino analyse : « Quand on s’attaque à des questions d’homophobie ou de transphobie, on ne remet pas juste en cause une opinion politique. On questionne les gens dans leur identité même. C’est peut-être ça qui rend si difficile le fait de cohabiter avec quelqu’un qui ne vous reconnaît pas dans ce que vous êtes. ».
Pour Diane, ces mots n’ont pas tardé à dépasser le cadre du désaccord politique. « Ce n’était plus une divergence d’opinions. C’était une remise en cause de mon existence. ». Elle s’épanouit désormais à Avignon avec sa compagne.
Chez Vanessa, la rupture a pris une autre forme. Pendant longtemps, la politique n’avait presque aucune place dans leur couple. Son mari Frédéric votait parfois à droite, parfois s’abstenait. Rien de très marqué, jusqu’à l’arrivée de la crise du Covid, et avec elle, les premières vidéos partagées sur son téléphone. Contenus sur les vaccins, émissions dénonçant la « manipulation médiatique », la maman de 45 ans n’y a pas vraiment prêté attention.
Peu à peu, les vidéos se multiplient et les sujets changent : « Regarde ça, ils ne veulent bizarrement pas le montrer à la télé » lâchait-il. L’immigration, le « grand remplacement », la violence… Frédéric passe de plus en plus de temps à regarder ces contenus, et veut en débattre. Au départ, Vanessa contredit parfois, pose des questions, puis elle se rend compte que la discussion n’existe plus vraiment. « Il ne parlait plus, il récitait », se souvient-elle.
« Il reprenait des phrases de vidéos vues sur Facebook, il me disait que les journalistes sont des menteurs, qu’ils nous manipulent… Et tentait d’imposer ses conversations partout, même à nos repas de famille. ».
Peu à peu, Fréderic a changé, persuadé que sa femme, et mère de ses enfants, ne voyait plus la vérité. La séparation est ainsi rapidement arrivée un an plus tard. Pas uniquement à cause de la politique conclut-elle, mais la politique, et ceux qui la relaient sur les réseaux, ont fini par tout contaminer.
À l’ère des réseaux sociaux, la politique devient une part visible de l’identité. Grégoire, 22 ans, ne cache pas ses convictions. Sur Instagram, il partage régulièrement des publications de Marine Le Pen et suit Jordan Bardella sur X. Étudiant en BTS banque à Poitiers, il a grandi dans une famille où le vote RN allait de soi.
« Mes parents ont toujours voté comme ça. Moi j’ai grandi avec ça. ». Il ne se voit pas comme militant. Il lit, regarde, partage parfois. « Si ça me semble logique, je peux le partager oui. ». Et quand on lui demande s’il vérifie ses sources, il hésite. « Ça m’arrive… mais pas toujours. ».
Pour Tainturier, les préférences politiques se construisent surtout dans les groupes sociaux : la famille, les amis, les collègues. Les médias jouent un rôle, mais leur influence reste limitée.
« Les préférences politiques se construisent surtout dans les groupes sociaux : la famille, les amis, les collègues. Les médias jouent un rôle, mais leur influence reste limitée » conclut-il.
Autrement dit, les rumeurs circulent en ligne, mais elles prennent vraiment vie lorsqu’elles sont reprises, commentées et débattues dans l’entourage proche.
Et parfois, tout simplement autour d’une table. Là où, pour éviter que la discussion ne tourne au vinaigre, il faudrait peut-être accepter de mettre un peu d’eau dans son vin.
« J’ai choisi de travailler sur ce sujet car il renvoie à des situations que beaucoup d’entre nous avons vécues. Derrière les fake news, ce qui m’intéresse, c’est leur impact concret sur nos relations.
Cet article veut comprendre pourquoi des fake news prennent aujourd’hui une place aussi forte dans les relations familiales. »
PAPIN Lukas
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