En moyenne, selon une étude réalisée par la Dublin City University, 23 minutes de navigation suffiraient pour exposer un jeune homme à des contenus masculinistes via des thématiques comme le sport ou la séduction. Derrière les vidéos de transformation physique et les discours de développement personnel, certains influenceurs diffusent ainsi des narratifs structurés qui dépassent largement le cadre du fitness. Un glissement progressif, souvent imperceptible, qui peut faciliter l’adhésion progressive à des positions plus extrêmes.
Thibault, 18 ans, fréquente la salle de sport depuis un peu plus de six mois. Il a dit avoir en moins de deux semaines, « un fil d’actualités TikTok et Instagram rempli d’hommes qui parlaient de mindset alpha et de domination. ». Des termes qu’il n’avait jamais entendus avant.
À l’inverse, Baptiste, un jeune homme de 22 ans, s’entraîne à la salle depuis plus de 3 ans. Il raconte : « Les influenceurs fitness disent tout haut ce que les hommes pensent tout bas. Pour moi, si on veut qu’une fille s’intéresse à nous, il faut être fort et musclé. ». Il explique qu’avant de faire de la musculation il attirait « beaucoup moins » et que depuis qu’il s’est mis au sport la situation a changé.
Ces deux expériences illustrent un phénomène : celui du glissement progressif, facilité par les algorithmes des réseaux sociaux. En partant d’un intérêt commun pour le sport, Thibault et Baptiste ont été exposés à des contenus qui dépassent le simple cadre du fitness. Selon la spécialiste en psychologie du sport Mélissa Plaza, « Il est vrai qu’aujourd’hui être musclé fait partie intégrante des normes de la masculinité et de la virilité, c’est dommage.».
Guillaume Vallet, chercheur spécialiste des représentations du corps, analyse cette centralité du muscle : « Les pectoraux et les biceps sont les muscles virils par excellence parce qu’ils symbolisent la force et sont directement visibles. » De son point de vue, le corps musclé devient un marqueur social de contrôle et d’autorité.
Ce phénomène s’inscrit dans un contexte plus large que les sociologues désignent comme une « crise de la masculinité » *. Quand les hommes ne savent plus très bien qui ils sont censés être, le corps devient quelque chose de concret à construire et à contrôler.
Dans ses études sur la masculinité, la sociologue australienne Raewyn Connell, souligne que « le corps est incontournable dans la construction de la masculinité » et que la musculature permet d’incarner une virilité « corporelle ou réputationnelle ». Ce que les influenceurs fitness ont compris et exploitent : ils ne vendent pas seulement des abdominaux, mais une identité.
Guillaume Vallet met en garde : « À partir du moment où on considère notre apparence physique comme réponse à tous nos problèmes, on rentre déjà dans une logique de radicalisation. Ça deviendra l’unique source de valorisation des individus, et cela peut être dangereux socialement, car cela mène très souvent à du surentraînement et par la suite, un isolement par rapport aux autres. ».
* « Crise de la masculinité » : Expression utilisée en sociologie pour décrire la fragilisation des repères identitaires masculins face aux mutations des rôles de genre depuis les années 1960.
De conseils pour bien muscler son dos aux discours antiféministes, dès lors que l’algorithme détecte un centre d’intérêt pour la « masculinité », il ajuste ses recommandations vers des vidéos à tendance masculinistes (valorisation de la domination masculine, critiques du féminisme, conseils identitaires…). Ce mécanisme est nourri par la quête de repères de ces jeunes hommes. Pour Baptiste, la musculation est devenue la preuve que la force physique conditionne la réussite sociale et amoureuse, validant ainsi les contenus virilistes auxquels il est exposé sur Internet.
En 2024, d’après une étude de « UK Fitness Report by PureGym », 71 % des 16-24 ans disaient utiliser TikTok pour des conseils de fitness. Pour mesurer l’ampleur de l’exposition des adolescents à des contenus masculinistes sur TikTok, la RTBF a mené une expérience automatisée : elle a créé des profils simulant un garçon de 15 ans intéressé par la musculation, puis laissé un système piloté par une IA scroller et liker pendant une heure dans le fil « Pour toi »*. À partir de simples vidéos de sport, l’algorithme a très rapidement proposé des contenus de motivation agressifs, puis des vidéos véhiculant des idées masculinistes, au point que près d’un quart des vidéos vues en fin de session relevaient de ce type de discours. En moins d’une heure, l’algorithme peut orienter un adolescent vers ce genre de contenu sans qu’il les ait recherchés explicitement.
* « Pour Toi » : Nom donné par TikTok au fil d’actualité personnalisé de chaque utilisateur, alimenté par l’algorithme de recommandation de la plateforme en fonction des contenus regardés, likés ou commentés.
Selon l’ancienne footballeuse internationale Mélissa Plaza, le masculinisme repose sur un récit victimaire : « Le mouvement prétend que ce sont les hommes qui seraient dominés par un système féministe, ce qui est faux. ». Très engagée dans les mouvements féministes, elle explique le risque d’enfermement dans une vision rigide de ce que devrait être un homme : « Les contenus masculinistes contribuent à pérenniser les stéréotypes et à montrer une seule masculinité possible, qu’ils doivent être fort ou dominant, ce qui est à l’opposé de ce que nous souhaitons. ».
Aux États-Unis, des hommes sportifs ont décidé de se révolter, en créant eux aussi du contenu fitness, mais plus spécialement pour dénoncer les influenceurs masculinistes, on les appelle les « leftist gym influencers. ». Ces hommes tels que Colin Davis ou encore The Swoletariat, font tout aujourd’hui pour contrer ces idées contraires à leurs convictions dans le sport, et témoignent de la politisation croissante de la musculation, devenue un espace central de transmission d’idées politiques aux jeunes hommes.
L’historienne américaine Natalia Mehlman Petrzela souligne dans une interview d’un magazine Time : « Il est nécessaire de préciser que le fitness ne rend pas fasciste en soi. Nous devrions reconnaître que les liens entre le sport et l’extrême-droite sont une réalité culturelle pour penser de meilleurs espaces de sport pour les adultes. ».
Melissa Plaza conclut : « Le sport devrait être vecteur d’égalité. Chacun à son échelle peut changer un peu les choses. ». Un idéal que l’algorithme, lui, n’a pas programmé.
Des figures virilistes devenues modèles
De nombreuses figures incarnent cette dérive, à commencer par le célèbre influenceur Andrew Tate. Cet Américain s’est imposé comme l’incarnation d’une masculinité violente et ostentatoire, exportant ses codes à travers le monde. En France, des créateurs de contenus comme Killian Sensei, Ryan Mehsein ou encore Alex Hitchens reprennent des recettes similaires : conseils en séduction, hiérarchisation des rapports hommes-femmes, assimilation de la masculinité à la domination. À travers ces discours, ils parlent du rapport au corps et incitent les jeunes hommes à se muscler, mais rarement pour des raisons saines.
Ils ne se revendiquent pas toujours politiques, bien au contraire. Pourtant, qu’il s’agisse de petits créateurs ou d’influenceurs célèbres, leurs discours s’inscrivent dans une vision du monde structurée, proche des sphères dites « Redpill ». Ce terme, emprunté au film Matrix, signifiant « découvrir la vérité » sur une prétendue domination féministe qu’il faudrait combattre.
Cette idéologie a développé son propre vocabulaire. On parle ainsi de « looksmaxing » pour désigner l’optimisation extrême de son apparence physique, ou de « mâle alpha » pour incarner la figure masculine dominante. Plus inquiétant encore, des applications proposent désormais d’évaluer la « masculinité » d’un visage à partir de critères morphologiques standardisés. Le message sous-jacent est implacable : atteindre cet idéal physique serait la réponse à tous leurs soucis, la clé universelle pour réussir sa vie sociale et amoureuse.
« J’ai choisi de faire cette infographie en complément de mon article pour rendre plus concrets les mécanismes de manipulation que j’y évoque. L’article permet d’expliquer et d’analyser le phénomène, tandis que l’infographie le résume de manière plus visuelle et rapide à comprendre. C’était aussi une façon de donner au lecteur des repères simples pour reconnaître ces discours sur les réseaux sociaux, et s’en méfier. »
MERCERON Maëlys
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