Illustration d’article de Line
Illustration d’article de Line
Illustration d’article de Line

Antiféminisme 2.0 : la nouvelle garde des influenceuses identitaires

Elles se filment dans un décor esthétique, parlent de retour aux traditions et cumulent des centaines de milliers d’abonnés. Sur TikTok et Instagram, une nouvelle génération d’influenceuses identitaires et antiféministes s’impose dans le débat public, parfois jusqu’aux plateaux de télévision. Proches de l’extrême droite, ces femmes défendent des idées qui remettent en question leur propre émancipation, mais que gagnent-elles à porter ces discours ?

« Je ne suis pas féministe, bien évidemment que femmes et hommes ne sont pas égaux, ne le seront jamais et il n’est pas souhaitable qu’ils le deviennent. ». Se filmant assise à la terrasse d’un café, l’influenceuse antiféministe Thais d’Escufon lâche sans sourciller cette phrase, aux antipodes des discours contemporains promouvant parité et égalité entre femmes et hommes. Connue pour ses prises de positions extrêmes et son soutien à Éric Zemmour, l’ex-porte parole du mouvement politique Génération Identitaire au plus de 300 000 abonnés confondus sur TikTok et Instagram, a réussi à se faire une place sur nos téléphones mais aussi sur les plateaux télévisés. Depuis 2024, elle s’est installée autour de la table des chroniqueurs de Cyril Hanouna dans l’émission « On marche sur la tête ». Elle rejoint aussi ponctuellement le plateau de BFMTV en 2023 sous le statut d’influenceuse politique.

Depuis 2018, la militante identitaire n’a cessé de rabâcher son aversion pour les féministes ou encore le « wokisme » (qui signifie « progressisme ») devenu la nouvelle grande bataille de l’extrême droite. Alors que Thaïs d’Escufon s’impose comme une nouvelle figure d’influence au sein des milieux réactionnaires, d’autres femmes lui emboîtent le pas, relayant sur les réseaux sociaux des discours qui interrogent, voire rejettent, les fondements de leur propre émancipation.

« Ces femmes voient les féministes seulement comme des parodies d’elles-mêmes. » *

Avant que les influenceuses identitaires n’envahissent les fils d’actualité sur Instagram et TikTok, d’autres femmes de pouvoir avaient déjà ouvert la voie. Christine Boutin, ancienne députée et ministre, s’engageait en 1982 contre la loi Veil en faveur du droit à l’avortement. Engagement qu’elle réitérera en 2022 sur X, cinquante ans après l’adoption de la loi, qualifiant cet acte « d’acharnement ».

Tweet pour l’article de Line

Pour Séraphin Alava, enseignant-chercheur et auteur de « Influenceuses radicales : cartographie des discours antiféministes sur les réseaux sociaux en France », cette question de l’antiféminisme intervient à la suite d’une « crise du féminisme et de ses différents courants. L’idée d’un féminisme “uni” est devenue quasi impossible.» D’un côté, les féministes culturalistes tentent de concilier droits des femmes et diversité culturelle.
De l’autre, les universalistes dénoncent dans certains symboles portés par les femmes des marqueurs de domination masculine.

« Dans les années 1970, il y a également eu un retour aux idées dites féminines mais pas féministes » explique Séraphin Alava. « Une sorte de débat autour des questions sur l’obligation ou non des femmes à être coquette, à s’épiler… À l’époque, les féministes étaient évidemment contre. Toutes ces questions ont finalement mené au mouvement de la féminitude, porté par exemple par Chantal Thomass (créatrice de la célèbre marque de lingerie à son nom, NDLR) qui rappelait que les femmes pouvaient être féminines et féministes, l’un n’empêchait pas l’autre. » Pour l’enseignant-chercheur en sciences de l’éducation et de la formation, toutes ces questions ont ouvert la brèche à des mouvements dits féminins mais pas féministes : « Ces néo-féministes sont contre certaines revendications féministes, notamment celles concernant l’ouverture du mouvement aux femmes transgenres. Ces femmes voient les féministes seulement comme des parodies d’elles-mêmes. ».

Léa, 20 ans, voit le féminisme davantage comme un spectacle que comme une réelle lutte. Dans les abonnements Instagram de la jeune femme, des noms bien connus du paysage politique français surgissent : Marine Le Pen, Sarah Knafo, Jordan Bardella mais aussi la célèbre influenceuse identitaire Thais d’Escufon. Interrogée sur son choix de suivre le contenu de celle que l’on surnomme la « tradwife française », l’étudiante à l’université de Bordeaux répond avec conviction. « Je partage ses opinions vis-à-vis du féminisme « exacerbé » (…) Disons que certains combats du féminisme actuel vont trop loin. Je pense aux manifestations où des femmes se baladent seins nus pour faire entendre leur voix. Je trouve que cela décrédibilise le mouvement. ». Elle ajoute ensuite ne pas être d’accord avec les féministes aux discours tranchés envers la communauté masculine supposant que tous les hommes sont les mêmes. « En quelques mots, je dirais que le féminisme actuel est abusif et attise davantage une inégalité des sexes plutôt qu’une réunion. ». Si la jeune femme électrice du
parti du Rassemblement National soutient les affirmations de l’influenceuse, elle n’oublie pas de nuancer son avis : « Si je partage sa vision traditionnelle de la famille, il y a certaines opinions auxquelles je n’adhère pas forcément (…) Concernant l’infidélité ou le bodycount féminin plus grave, je ne fais pas la distinction entre femmes et hommes. Néanmoins, je comprends, quel que soit le sexe, l’importance de nous préserver d’une multitude de partenaires sexuels. ».

Féminité, influence et réaction*

Ces discours alternatifs qui prolifèrent désormais sur TikTok et Instagram, semblent trouver un écho favorable auprès de leur public. Pour Benjamin Tainturier, doctorant en sociologie à Sciences Po et auteur de la thèse « Les influenceurs d’extrême droite », il est difficile d’établir le profil de ces influenceuses qui prennent la relève de leurs aînées à travers les réseaux sociaux. « Il faudrait définir où s’arrête la notion d’influenceuse, à partir de combien d’abonnés peut-on la présenter comme telle ? Disons que pour les plus visibles, ce sont des femmes blanches, de la classe moyenne supérieure voire aisée et qui connaissent les filtres socioculturels et les codes de communication. ».

De son côté, Léa raconte avoir connu Thais d’Escufon à la suite de son passage sur l’ancienne émission de Cyril Hanouna « Touche pas à mon poste » que suivait ses parents. « À l’époque, je suivais leur point de vue » , explique-t-elle. « Je la trouvais hors sol et dénigrante. Une tournure de phrase employée par mes parents lors de son passage. ». L’étudiante
raconte s’être forgée sa propre opinion en grandissant, de plus en plus détachée des préoccupations familiales. À ses yeux, suivre Thais d’Escufon ainsi que d’autres figures politiques ont renforcé ses convictions. Néanmoins, la jeune femme confirme : « Je pense que le fait que Thais d’Escufon soit une femme m’amène à l’écouter davantage. ».

Le cas de Léa le montre : l’audience de ces influenceuses ne cesse de grandir. Séraphin Alava avance d’ailleurs “qu’il est fort probable » que les femmes soient plus réceptives au discours d’autres femmes. À la suite de ses analyses, l’enseignant chercheur a su établir les bénéfices tirés par ces antiféministes. Paradoxalement à leur discours concernant la condition féminine dans la société, ces influenceuses souhaitent que la voix des femmes soit entendue. « Pour certains, elles ont une vision arriérée. Mais pour ce mouvement, elles sont dans le vent de l’histoire. Elles se disent : « ça suffit de rester cachées, ce type d’idéologie doit s’exprimer. » À leurs yeux, il faut rompre avec ce qu’elle nomme la bien-pensance et le wokisme » commente-t-il. « On les entend souvent dire que la femme n’a pas besoin de chercher le pouvoir, elle l’a toujours eu car elle sait jouer de son influence. Les antiféministes ne revendiquent pas l’effacement de la femme mais la défense des idées traditionnelles par les femmes. ».

En suivant ses analyses, les antiféministes chercheraient à partager leurs idées, voire gagner de l’argent grâce aux réseaux sociaux. Ainsi, les influenceuses comme Thais d’Escufon citent en exemple le modèle italien incarné par Giorgia Meloni. Derrière ces discours controversés, il y a une volonté d’audience, que leur influence agisse sur le débat public et qu’une forme de clientélisme se développe au profit de leurs convictions.

Cependant, Séraphin Alava rappelle différentes nuances. Souvent qualifiées de « pick me » (des femmes à la recherche de l’attention des hommes, NDLR), les antiféministes n’auraient pourtant pas forcément cette volonté d’être repérées par la gent masculine de pouvoir. « On pourrait penser que ce sont des victimes, qu’elles ont intégré le patriarcat » répond le chercheur. « Mais pour ces femmes, elles intègrent simplement la
volonté divine. Elle pense que ce traditionalisme est seulement la nature des choses. » Il cite en exemple les propos de Thais d’Escufon, sur la force masculine plus grande que celle des femmes. Dans ses discours qu’elle conçoit comme « raisonnables », les hommes ayant davantage de masse musculaire sont naturellement créés pour protéger les femmes. Si ces discours antiféministes s’avèrent aussi crus, c’est qu’à l’inverse des partis politiques tels que le Rassemblement National, il n’y a aucun souhait pour ces femmes de se dédiaboliser. Simplement de porter une nouvelle lutte dans la bataille culturelle qui se porte entre nos médias et les urnes.

Pour en savoir plus 

“ Le collectif féministe identitaire Némésis a pris de plus en plus de place dans notre environnement médiatique faisant part de leurs affirmations parfois erronées ou éloignées de la réalité. Il est important de rappeler que le féminisme est censé concerner toutes les femmes, ce qui ne semble pas coller à l’ADN Némésis. Décryptage.”

CHAMPAGNE-TAZÉ Line 

CHAMPAGNE-TAZÉ

Line 

Portrait de Line Champagne-Tazé
Portrait de Line Champagne-Tazé
Portrait de Line Champagne-Tazé