Des jeunes hommes isolés, radicalisés par des influenceurs misogynes, enfermés dans une idéologie de haine : les « incels » (involuntary celibates) représentent un engrenage vers l’idéologie d’extrême droite pour des milliers de jeunes. Mais certains en ont réchappé. Ils racontent leur parcours, des mécanismes qui les ont piégés, aux déclics salvateurs.
Il est 23 heures, Lucas, 19 ans, lycéen, est seul dans sa chambre. Sur l’écran, une vidéo YouTube vient de se terminer. Une autre se lance automatiquement. Puis une autre. Le titre clignote : « Pourquoi les femmes vous rejettent : la vérité que personne ne dit. » En quelques semaines, il a absorbé des centaines de vidéos sur la « Red pill », la « loi de l’attraction génétique », les « Chads » et les « Bêtas », un vocabulaire propre au mouvement Incel. « Je me souviens du déclic, dit-il aujourd’hui. J’avais pris un rateau par une fille que j’aimais bien. Et là, Internet m’a fourni une explication super simple : ce n’est pas ta faute, c’est le système, ce sont les femmes. C’était une vraie drogue. ».
Lucas n’est pas un cas isolé. En France, comme dans l’ensemble des pays occidentaux, la mouvance incel, contraction de l’anglais « involuntary celibate » (célibataire involontaire) attire massivement les adolescents et jeunes adultes. Comme le relève Tristan Boursier, docteur associé au CEVIPOF de Sciences Po Paris, dans une analyse publiée en juin 2025, la néo-manosphère « s’est intensifiée au cours de la dernière décennie en migrant vers des plateformes peu modérées, en s’adaptant aux codes de l’influence virale et en croisant ses récits avec ceux de l’extrême droite ». Ces contenus « visent un public jeune et masculin, en quête de repères virils dans un monde présenté comme féminisé ».
Mehdi, 24 ans, se souvient d’une descente similaire. « J’ai commencé par des vidéos de développement personnel. Jordan Peterson, des trucs sur la discipline, la virilité. Puis l’algorithme m’a fait glisser vers des contenus plus durs. En trois mois, j’étais sur des forums où on classait les femmes par race et par attractivité. Je ne voyais plus rien d’anormal. ».
« Au départ, je lisais ça comme on lit les horoscopes. Je me reconnaissais dans le diagnostic. Je ne me rendais pas compte que je glissais. » — Lucas, 19 ans, ex-fréquentant de forums incels
Un glissement progressif documenté par la recherche. Selon une étude publiée dans le Journal of Sex Research par l’étudiante Léa-May Burns, de l’UQAM (Université du Québec à Montréal), les jeunes hommes entrent généralement dans la sphère incel dans un état de grande vulnérabilité : rejet amoureux, isolement scolaire, faible estime de soi. Pour eux, cette idéologie offre un sentiment d’appartenance à une communauté et un cadre d’interprétation du monde. « La croissance du phénomène va de pair avec l’augmentation du nombre de jeunes qui arrivent à l’âge adulte sans avoir eu d’expériences sentimentales ou sexuelles », précise la chercheuse.
La chercheuse Océane Corbin, membre du Laboratoire sur la communication et le numérique (LabCMO) à l’UQAM, souligne que « la force des incels, et des masculinistes en général, réside dans le fait qu’ils apportent des réponses simplistes à des questions complexes. ». En ce sens, l’idéologie incel fonctionne comme un système fermé : elle crée le problème qu’elle prétend résoudre.
Pour comprendre comment on entre dans cette idéologie, il faut comprendre son langage propre. La « pilule noire », la plus négative des doctrines incels, postule que l’accès aux relations sexuelles est entièrement déterminé par des facteurs génétiques inchangeables. Les hommes jugés séduisants, les « Chads » et les « Alphas », monopolisent l’attention des femmes, tandis que les autres, comme les « Bêtas » sont condamnés à l’exclusion. Ce fatalisme, analysé dans un rapport du Réseau de sensibilisation à la radicalisation (RAN) de la Commission européenne en 2021, produit deux effets : la sidération et la haine.
Mehdi se souvient de cette période avec une précision clinique. Il avait tout le vocabulaire, passait ses soirées sur des forums à lire des « black pills ». Les gens autour de lui ne comprenaient pas. « C’était ça qui était pervers : plus personne d’extérieur ne pouvait me parler de ces sujets. J’étais dans une chambre d’échos. »
« Je pensais vraiment que j’étais laid et que c’était pour ça que ma vie était nulle. Je calculais mon attractivité avec des schémas anatomiques. C’était devenu une obsession. » — Mehdi, 24 ans, ancien fréquentant de forums incel
Alice Apostoly, codirectrice de l’Institut du genre en géopolitique, interrogée par France Info en juillet 2025 suite au premier projet d’attentat masculiniste déjoué en France, pointe la vitesse de ce phénomène : « Le mouvement incel se développe très rapidement avec les réseaux sociaux. » Le rapport du RAN insiste sur la résistance de ces communautés à toute aide extérieure : les membres qui évoquent la psychothérapie sont systématiquement moqués, voire exclus.
C’est précisément là que le rapprochement avec l’extrême droite s’opère. Tristan Boursier explique : « Le passage n’est pas systématique. Tous les incels
ne se politisent pas. En revanche, il existe des affinités idéologiques fortes. Le point de contact principal est l’antiféminisme. À partir du moment où les transformations liées à l’égalité de genre sont interprétées comme une menace, cela ouvre la porte à un récit plus large : critique de l’égalité, nostalgie d’un ordre hiérarchique, hostilité envers certaines minorités. »
En France, certaines figures comme Papacito, Julien Rochedy ou Le Raptor contribuent à populariser ces imaginaires. « Ils ne produisent pas nécessairement un discours incel au sens strict, poursuit Boursier, mais ils participent à un environnement idéologique où l’antiféminisme, la valorisation de la virilité et certaines références politiques réactionnaires se renforcent mutuellement. Ce qui est important, c’est que ces discours sont souvent présentés sous des formes plus acceptables : humour, développement personnel, conseils sur la virilité. Cela permet à ces idées de circuler plus facilement. ».
Lucas se reconnaît dans cette description : « J’ai commencé par regarder Papacito pour rigoler. Puis des vidéos sur la « crise de la masculinité ». Puis sur les “femmes hypergames”. En six mois, j’étais convaincu que le féminisme détruisait la société et que les immigrés volaient « nos femmes ». Tout était lié dans ma tête. »
Sortir de l’idéologie incel est un long périple. Les chercheurs décrivent un processus en plusieurs étapes, initié non pas par une confrontation externe, mais par une prise de conscience intérieure souvent douloureuse. L’étude de Léa-May Burns, analysant 28 fils de discussion du subreddit *, r/IncelExit, identifie un « point tournant » : le moment où un individu reconnaît que l’idéologie, plutôt que de le protéger, aggrave son mal-être.
Pour Lucas, ce moment est arrivé lors d’une conversation avec un ami de longue date. Il lui confie ne plus le reconnaître. « Ça m’a fait l’effet d’un coup de poing. J’ai relu des trucs que j’avais postés sur des forums. J’avais honte. »
Thomas, 21 ans, a lui vécu son déclic différemment. « J’ai rencontré une fille en cours qui voulait juste être ma pote. Elle était normale, sympa, elle m’écoutait. Et je me suis rendu compte que tout ce que les forums m’avaient dit sur les femmes était faux. Que j’avais construit une image de l’ennemi pour ne pas avoir à me remettre en question. ».
Pour Mehdi, le déclic a été plus brutal. « Ma mère est tombée malade. J’ai passé trois semaines à l’hôpital avec elle. Et là, j’ai vu des infirmières, des aides-soignantes, des femmes médecins qui bossaient 12 heures par jour pour sauver des vies. Et moi, dans ma tête, je les traitais de “femoids”. Ça m’a fait comme un électrochoc. Je me suis dit : mais qu’est-ce que tu es devenu ? »
« Le jour où j’ai réalisé que ma haine était dirigée contre moi-même au fond, autant que contre les autres, ça a tout changé. » — Thomas, 21 ans
Ce rôle des liens interpersonnels dans le désengagement est central. Tim Squirrell, responsable éditorial à l’Institute for Strategic Dialogue (ISD), un think tank anti-extrémisme, le souligne dans un article de Vice : la vraie puissance des forums de sortie comme r/IncelExit, c’est que ce sont souvent d’anciens incels eux-mêmes qui donnent les conseils. « Ils savent ce que ça fait d’être coincé dans ces idées. Pour ceux qui cherchent une sortie, ils sont bien plus crédibles que n’importe qui d’autre. »
La recherche de Burns met également en évidence une donnée contre-intuitive : vouloir trouver une relation amoureuse pour sortir de l’idéologie incel ne fonctionne pas. Les tentatives infructueuses alimentent au contraire les ruminations. Se concentrer sur son propre bien-être ( amitié, santé mentale, activité physique, projets personnels ) constitue la voie de sortie la plus solide.
Lucas confirme : « Quand j’ai arrêté de chercher une copine à tout prix, quand j’ai recommencé le sport, quand j’ai retrouvé des potes pour jouer au basket, ça a tout débloqué. J’ai rencontré ma copine actuelle six mois après, sans la chercher. Mais surtout, je n’en avais plus besoin pour me sentir valide en tant que personne. ».
*Subreddit : Communautés issues de la plateforme Reddit où les utilisateurs partagent, commentent et votent tout type de contenu sur tout type de sujet.
L’une des difficultés majeures du désengagement est la stigmatisation. Plusieurs jeunes hommes ayant cherché de l’aide professionnelle rapportent s’être heurtés à des réactions de rejet ou d’incompréhension. L’étude de Burns soulève ce problème structurel : « Plusieurs notent qu’ils sont victimes de stigmatisation de la part du personnel en santé mentale. ».
Mehdi raconte : « Le premier psy m’a dit que j’étais « juste un misogyne » et qu’il ne pouvait rien pour moi. Le deuxième m’a écouté poliment mais je sentais qu’il ne comprenait rien. C’est au troisième que j’ai craqué. Il m’a dit : « Sous la haine, il y a juste quelqu’un de très seul, non ? » J’ai pleuré pendant une heure. »
Pourtant, des espaces existent. Sur Reddit, les communautés r/IncelExit et r/ExRedPill ont été étudiées par le chercheur australien Joshua Thorburn (Monash Gender and Family Violence Prevention Centre), qui conclut dans un rapport de 2023 que ces forums « pourraient aider de nombreux hommes et
garçons à éviter la radicalisation en contrant l’idéologie de la manosphère avant qu’elle soit pleinement adoptée. ».
En France, le Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence (CPRMV) a développé un partenariat avec la Chaire de recherche en sexologie développementale de l’UQAM pour construire des interventions adaptées. Eran Shor, sociologue à l’Université McGill et coauteur d’une étude sur les incels publiée en 2025, insiste sur la nécessité d’une approche humaine : « La première chose serait de reconnaître qu’ils ne sont pas tous malveillants et de reconnaître leur souffrance. ».
Tristan Boursier souligne : « La prévention doit agir à plusieurs niveaux. Il est d’abord important de renforcer l’éducation aux médias et au numérique, afin d’aider les jeunes à comprendre les logiques des plateformes et à repérer les discours de ressentiment ou de manipulation. Il faut aussi ouvrir des espaces de discussion sur les masculinités, car une partie de l’attractivité de la manosphère repose sur des sentiments d’isolement, de déclassement ou de perte de repères chez certains jeunes hommes. ».
Océane Corbin rappelle que le milieu scolaire a un rôle décisif à jouer : « il s’agit d’insuffler un esprit critique chez les jeunes afin qu’ils ne prennent pas la première vidéo masculiniste sur laquelle ils tombent pour de l’argent comptant. ». La littératie numérique devient ainsi un enjeu de prévention à part entière.
Thomas confirme : « En terminale, si quelqu’un m’avait expliqué comment fonctionnent les algorithmes de YouTube, comment ils te poussent vers des contenus de plus en plus radicaux pour maximiser ton temps d’écran, j’aurais peut-être été plus vigilant. Mais personne ne nous en parle. ».
Lucas, Mehdi et Thomas ne renient pas cette période de leur vie. Ils la traversent avec une forme d’honnêteté inconfortable. « J’aurais honte de dire que je n’y croyais pas vraiment, dit Lucas. J’y croyais. Et c’est ça qui m’a pris du temps à accepter. Que j’avais eu de la haine en moi. ». Ce que la recherche confirme : le désengagement n’est pas une amnésie, mais un travail de déconstruction long, qui demande du soutien.
Interrogé sur ce qu’il dirait à un jeune homme qui se reconnaît dans cette idéologie, Tristan Boursier répond : « Je lui dirais d’abord que les sentiments de solitude, de frustration ou d’échec relationnel sont des expériences réelles et assez répandues. Le problème n’est pas d’éprouver ces difficultés. Cette dynamique peut produire de la violence tournée vers l’extérieur, mais aussi vers soi-même. Plusieurs travaux montrent en effet que les communautés incels présentent des niveaux de détresse psychologique et de suicidalité plus élevés que dans la population générale. Sortir de ces communautés passe souvent par le fait de diversifier ses sources d’information, recréer des liens sociaux hors ligne et remettre en question certaines explications très déterministes. Beaucoup de personnes réussissent à prendre distance avec ces milieux, mais cela prend du temps. ».
“J’ai choisi ce sujet car la radicalisation masculine en ligne reste invisible et même banalisée, alors qu’elle mène des milliers de jeunes hommes vers la détresse psychologique, l’extrême droite et, dans certains cas, la violence. Ce sujet est important pour moi car plus jeune, j’aurais moi aussi pu basculer. Quelques mauvaises fréquentations, en ligne ou dans la vie réelle, et ça peut aller très vite. Heureusement, j’ai croisé les bonnes personnes au bon moment, mais beaucoup n’ont pas cette chance.
C’est pourquoi j’ai voulu illustrer les mécanismes de cette radicalisation progressive : pour que chacun puisse reconnaître les signaux d’alerte, comprendre ce qui se joue quand on entre dans cette spirale, et peut-être aider quelqu’un à en sortir. ”
MARTIN Gaël
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